Yuriko Koike promeut la taxe carbone

Première femme élue gouverneur de Tokyo, l’ancienne ministre de l’Environnement du Japon et membre du comité de prospective de l’Institut Veolia, avait participé voici peu au « Forum » de Planet : débat avec Antoine Frérot autour de la taxe carbone.

Yuriko Koike

Planète / Un nombre croissant d’entreprises, dont Veolia, plaident désormais publiquement pour faire porter un coût significatif aux émissions de gaz à effet de serre. Pourquoi ?

Antoine Frérot / Tout simplement parce que le principe de donner un coût à la pollution a démontré sa rapide efficacité dans des secteurs très variés, tels que les déchets industriels ou les eaux usées. D’où l’intérêt de l’appliquer enfin aux gaz à effet de serre (GES). Pour cela deux conditions doivent être remplies. D’une part, polluer doit revenir plus cher que dépolluer. Un prix de 30 ou 40 euros par tonne de CO2 permettrait d’envoyer des incitations économiques suffisantes du côté de la demande, en encourageant les mesures d’efficacité énergétique et, du côté de l’offre, en favorisant la substitution des énergies fossiles par les renouvelables. D’autre part, les sommes collectées en taxant les pollutions doivent servir à financer des actions de dépollution. Si nous voulons stabiliser les quantités de carbone présentes dans l’atmosphère, il n’y a pas d’alternative à la valorisation monétaire du CO2.

Yuriko Koike / J’ajoute qu’un tel dispositif économise l’énergie et stimule l’innovation, ouvrant ainsi des opportunités économiques aux entreprises. Cela peut accroître leur valorisation financière et améliorer leur reconnaissance sociale. À condition, bien entendu, de trouver un dispositif à la fois simple et équitable.

Concernant l’idée d’un coût significatif lié aux émissions de GES, que nous disent les expériences passées sur la forme que ce coût devrait prendre : taxe, marché de permis d’émission, autres mesures ?

Y. K. / Taxer directement le carbone associe tout le monde à l’effort, et a l’avantage d’apparaître simple et équitable. L’inconvénient est que l’on ne sait pas à l’avance quelles réductions d’émissions résulteront d’un niveau de taxation donné. Or, si le niveau est trop faible, les effets sont nuls, comme vient de le dire Antoine. Mais s’il est trop fort, il peut nuire à la compétitivité internationale ! C’est pourquoi le Japon a fait le choix d’instituer une taxation faible, assortie de mesures complémentaires. À l’inverse, le « marché carbone » offre une bonne visibilité sur les réductions d’émissions générées, puisque l’on décide auparavant du volume d’émissions à répartir entre les acteurs. En revanche, il est difficile d’atteindre à l’avance un consensus sur cette répartition ! Enfin, n’oublions pas qu’il existe une troisième possibilité : la voie réglementaire. Potentiellement très efficace sur les gros émetteurs, comme l’a montré l’Air Pollution Control Act américain. Ces mesures peuvent se combiner de différentes manières, par exemple exempter de taxe carbone les participants au marché des permis d’émissions. Mais toute complexification élève les coûts administratifs du système.

A. F. / Organiser à court terme un marché planétaire de permis d’émissions de CO2 est illusoire, puisque cette solution exige une gouvernance mondiale. L’expérience européenne a prouvé qu’il n’est pas aisé de mettre en place un tel système : c’est le mécanisme économique le plus sophistiqué jamais inventé pour lutter contre le dérèglement climatique, mais il délivre des signaux tarifaires dérisoires, de 5 à 7 € la tonne de carbone, ce qui n’incite pas les entreprises à réduire drastiquement leurs émissions de gaz à effet de serre. Il est beaucoup plus facile d’instaurer une redevance sur les émissions de GES, en l’établissant sur un territoire initial suffisamment vaste, par exemple de la taille de l’Union européenne. J’emploie le terme redevance et non taxe car les sommes prélevées au prorata des émissions de CO2 serviraient à financer des mesures de diminution des rejets. Comment entraîner les changements nécessaires dans notre système énergétique sans pour autant « tuer l’économie », comme  le redoutent certains ?

A. F. / Il n’y a pas d’antinomie entre transition énergétique et croissance économique ! Une redevance de 30 euros par tonne de CO2 équivaut, par exemple pour une automobile neuve parcourant 15 000 kilomètres par an, à une dépense annuelle de 60 euros, ce qui reste supportable. À ceux qui persistent à objecter que la protection de l’atmosphère coûte trop cher, je demande : combien coûtera sa dégradation ? En outre, l’économie à bas carbone présente un fort potentiel de création d’emplois. Au-delà du recours massif aux énergies fossiles, le dérèglement climatique résulte d’une logique économique linéaire, du type extraire-fabriquer-jeter, qui prélève toujours plus d’énergies et de matières premières dans la nature. En conséquence, la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre exige la mise en œuvre d’un modèle plus sobre et efficient d’utilisation des ressources naturelles, fondé sur les principes de l’économie circulaire. Grâce à cette nouvelle économie, qui transforme les déchets en ressources, l’Europe pourrait créer jusqu’à trois millions d’emplois.

Y. K. / Il est aussi possible, dans une certaine mesure, de réduire l’impact sur l’économie en jouant sur l’affectation des revenus résultant d’une taxe carbone : par exemple, même si ce n’est pas ce que préconise Antoine, en les employant à la réduction d’autres impôts – sur les sociétés, sur le revenu, charges sociales, TVA… Ce qui contrecarrerait la tendance actuelle des entreprises à investir pour réaliser des bénéfices à court terme, sans faire d’investissements environnementaux. Par ailleurs, le prix carbone n’est pas tout : on obtient aussi des résultats en élevant la conscience des collaborateurs, en améliorant les technologies…

Comment éviter de pénaliser les entreprises qui seront assujetties les premières à une redevance carbone ?

A. F. / Prévisibilité et équité sont les deux principales exigences des entreprises. Prévisibilité, en fixant le prix du carbone pour une durée minimale d’une décennie afin de sécuriser les investissements anti-CO2 programmés par les entreprises. Équité, pour prévenir les distorsions de concurrence entre les acteurs économiques soumis à un prix du CO2 et les autres : la seule manière d’assurer l’égalité de traitement serait d’établir, à l’entrée des territoires qui veulent en faire plus dans la lutte contre le CO2, une taxe frappant les produits fabriqués dans les pays qui en font moins.

Y. K. / La Banque mondiale, l’OCDE, le G7… travaillent actuellement à coordonner la mise en place d’un coût carbone dans différentes régions, Japon inclus. C’est dans la poursuite de ces efforts régionaux que se situe la clé de la mise en place d’un prix du carbone équitable, autrement dit qui n’inflige pas un fardeau déraisonnable aux entreprises sur le marché global.

P / Quels seront les principaux obstacles à surmonter pour mettre en place ce nouveau système à l’échelle du monde ?

Y. K. / Le problème est que ni les actionnaires ni les marchés ne récompensent vraiment les efforts des entreprises cherchant à réduire leurs émissions. En l’absence de cadre global, la peur d’un déclin de compétitivité pour ceux qui agiront les premiers subsiste. Au Japon, il existe une culture du respect des initiatives volontaires prises par les entreprises. Une tradition qui mérite d’être réexaminée car elle a produit des résultats de bon niveau.

A. F. / Viser un accord mondial et contraignant paraît aujourd’hui irréaliste. Bien que conscients des défis -climatiques, ni la Chine ni les États-Unis n’abandonneront une partie de leur souveraineté pour les relever. Par ailleurs, depuis vingt ans, les négociations climatiques butent sur le prix unique du carbone : en l’absence de transferts financiers massifs, le prix adapté au Nord sera toujours trop élevé pour le Sud, de même que le prix adapté au Sud se révélera trop faible pour le Nord. Aujourd’hui, l’essentiel n’est pas d’arracher la signature des 195 membres des Nations unies, mais de parvenir à un accord acceptable par les pays représentant 80 % des émissions de gaz à effet de serre. Actuellement, une quarantaine de pays et une vingtaine de régions, comme le mentionne Yuriko, se sont dotés de dispositifs attribuant un prix au carbone. Malgré les imperfections de ces « clubs climatiques », il serait préférable de les favoriser puis d’organiser leur convergence future. Beaucoup reste à faire pour appliquer au gaz carbonique le principe pollueur-payeur : la tarification du carbone couvre à peine 12 % des émissions mondiales.

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