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Alimentation, énergie, pollutions : quelles solutions pour le monde de 2040 ?

Rencontre : Antoine Frérot / Angel Gurría / Bernard Sananès

Croissance démographique, urbanisation galopante, dérèglements climatiques, raréfaction des ressources, explosion des demandes énergétique et alimentaire, augmentation de la pollution… La projection dans le monde de 2040 peut paraître préoccupante. Mais si les défis sont immenses, des solutions existent déjà et d’autres vont émerger, incitant à l’espoir et à l’optimisme.

> Nourrir 9 milliards d’humains, répondre à une demande énergétique en forte croissance, lutter contre les pollutions de l’air, de l’eau et des sols. Pourquoi identifiez- vous ces trois défis comme prioritaires à l’horizon 2040 ?

Angel Gurría : Les défis que vous évoquez – sécurité alimentaire, sécurité énergétique et diminution de l’exposition aux risques de pollution – contribuent à la croissance durable et inclusive que promeut l’OCDE. Échouer sur l’un d’eux compromettrait la capacité de la communauté internationale à atteindre les objectifs qu’elle s’est fixés pour le développement durable à l’horizon 2030. Or, la capacité d’y répondre étant très inégalement répartie entre les pays et au sein d’un même territoire, buter devant l’un de ces objectifs pourrait plus largement compromettre d’autres équilibres. Je pense notamment à l’augmentation des inégalités et à l’afflux de migrants.

Antoine Frérot, Président-directeur général de Veolia

Antoine Frérot, Président-directeur général de Veolia

Antoine Frérot : Ces trois défis sont naturellement au coeur de nos préoccupations parce que ce sont des enjeux économiques et sociaux majeurs des prochaines décennies, qui concernent tous les pays. L’explosion démographique, l’urbanisation galopante, la raréfaction des ressources et leurs impacts sur les chaînes alimentaire et énergétique, ainsi que sur les écosystèmes, sont étroitement liés aux problématiques de gestion de l’eau, de l’énergie et des déchets.

“En tant que référence mondiale de la gestion optimisée des ressources, Veolia est un acteur clé pour apporter des solutions concrètes face à ces défis.” Antoine Frérot

Bernard Sananès : L’étude qu’Elabe a réalisée pour Veolia fin 2017 traduit ce sentiment d’urgence. Sur les cinq continents, une majorité d’habitants interrogés juge qu’il est nécessaire d’agir rapidement pour relever ces défis écologiques, énergétiques et alimentaires. Cinq enjeux ont été identifiés comme prioritaires :

  • le développement de la part des énergies renouvelables dans les sources d’énergie utilisées pour couvrir les besoins de leur pays,
  • la qualité de l’air,
  • l’accès à une alimentation de bonne qualité pour la santé,
  • l’accès à l’alimentation en quantité suffisante pour couvrir les besoins de chacun,
  • la qualité de l’eau.
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> Dans quelle mesure ces trois défis sont-ils interdépendants ?

A. F. : Il faut de l’eau pour produire de l’énergie et pour développer l’agriculture, tout comme il faut de l’énergie pour traiter l’eau et produire de l’alimentation. Il faut aussi des sols sains et disponibles pour l’agriculture qui, en retour, fournira des biocarburants, donc de l’énergie. Seul un acteur comme Veolia, qui sait piloter de manière combinée la gestion de l’eau, de l’énergie et des déchets, peut apporter des solutions efficaces pour répondre à ces trois défis. Cela suppose aussi de créer des cercles vertueux entre les acteurs d’un même territoire – collectivités, industries, citoyens –, au sein desquels les déchets des uns deviennent ressources pour d’autres. C’est pourquoi il est crucial d’accélérer la transition vers un modèle économique plus circulaire.

A. G. : Assurément, il existe des tensions entre ces différents défis. Et les efforts entrepris pour atteindre l’un de ces objectifs ne doivent pas créer de difficultés supplémentaires dans l’atteinte des autres : si la sécurité énergétique devait être obtenue au prix d’une augmentation des émissions de carbone, le changement climatique s’accélérerait encore, au détriment de la sécurité alimentaire. De même, l’accès à un certain niveau de sécurité alimentaire ne doit pas se traduire par une intensification non maîtrisée de la pollution des sols ou des eaux.

Angel Gurría, Secrétaire général de l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement économique)

Angel Gurría

“Les entreprises privées sont les partenaires des gouvernements pour aborder ces défis, avec la société civile.” Angel Gurría

> Quels sont les leviers qui vont permettre de relever ces défis ?

A. G. : Qui dit tensions dit réponses coordonnées : les réponses au niveau national sont certes essentielles mais pas suffisantes. Le multilatéralisme est une partie de la solution. Les échanges internationaux peuvent contribuer à la sécurité alimentaire en diminuant les pressions sur les ressources dans les pays où les terres arables ou l’eau sont rares ; les investissements internationaux sont nécessaires pour allouer les ressources financières là où elles produisent le meilleur impact ; la diffusion de l’innovation est aussi globalement bénéfique tant que les intérêts des inventeurs sont préservés.

B. S. : L’opinion publique partage une même foi dans notre capacité collective à améliorer le monde de demain, par-delà les situations nationales et les divergences culturelles. Plus précisément, les leviers qui sont le plus largement identifiés par les 14 000 personnes que nous avons interrogées sont la créativité, source d’innovation technologique, et l’évolution des comportements. Viennent ensuite les financements et la réglementation.

Bernard Sananès, Président fondateur de l’Institut de sondage Elabe

Bernard Sananès

A. F. : L’innovation, la créativité et le sens de la responsabilité collective, qui font partie de l’ADN de Veolia, sont des atouts essentiels pour imaginer les nouvelles solutions dont le monde a besoin. L’enjeu ne consiste pas tant à changer d’échelle que de perspective. À tourner nos regards dans des directions inédites, à explorer ce qui est possible, à faire reculer les limites de ce qui ne l’est pas. Nous allons continuer à élargir et étirer nos expertises traditionnelles mais nous allons aussi devoir en imaginer de nouvelles, et explorer d’autres territoires. Pour cela, notre culture historique d’intégrateur sera déterminante. Elle permettra de réunir toutes les idées et les expertises nécessaires à l’invention des solutions les plus efficaces et les plus innovantes.

> Quelles solutions concrètes pourraient être développées pour relever les défis de l’alimentation, de l’énergie et des pollutions ?

A. G. : Au plan national, les stratégies de croissance verte et inclusive vont dans le bon sens. Sur ce point, l’Europe et la Commission européenne montrent la voie : elles combinent une forme de sobriété en énergie et en carbone, une politique agricole commune qui incite à des pratiques agraires plus respectueuses de l’environnement, et une directive cadre qui pousse vers un meilleur état écologique des ressources en eau. Les pays qui s’engagent délibérément dans les processus internationaux sur le climat, le commerce équitable de produits alimentaires et la diffusion des technologies propres sont des pionniers. Je souhaite qu’ils soient suivis par l’ensemble de la communauté internationale. Le plus tôt sera le mieux.

A. F. : Chez Veolia, nous disposons déjà de très nombreuses solutions et nous nous employons chaque jour à en inventer de nouvelles. Citons quelques exemples. Dans le domaine de l’alimentation, nous transformons les biodéchets en engrais organiques, nous recyclons les eaux usées pour irriguer les cultures. En Malaisie et en France, nous travaillons même sur des projets pilotes qui consistent à produire des protéines animales à partir de larves d’insectes élevées sur des biodéchets ! En matière d’énergie, nous accompagnons nos clients depuis longtemps déjà dans leur transition énergétique, notamment via nos solutions d’efficacité énergétique ou de récupération de la chaleur perdue. Nous menons également des expérimentations dans le domaine du captage et du recyclage du CO2. Pour lutter contre les pollutions, nous sommes en train de développer des procédés permettant d’éradiquer les résidus de médicaments dans les eaux usées. Nous testons aussi des solutions prometteuses pour agir sur la qualité de l’air, notamment à l’intérieur des bâtiments.

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> Quels seront les principaux obstacles à surmonter pour le déploiement à grande échelle de ces solutions ?

A. F. : Pour relever les défis du futur, il va falloir mobiliser tous les acteurs, à tous les niveaux. Au-delà des actions concrètes que des entreprises telles que Veolia peuvent imaginer et mettre en oeuvre, l’engagement des pouvoirs publics sera déterminant pour permettre leur déploiement à grande échelle. Dans le domaine de la qualité de l’air par exemple, où tout est à construire, il va d’abord falloir mettre en place une gouvernance claire et adaptée, puis adopter des réglementations efficaces, accompagnées d’actions de sensibilisation des citoyens. Dès aujourd’hui, Veolia expérimente une nouvelle génération de capteurs et d’équipements permettant un pilotage dynamique de la qualité de l’air à l’intérieur des bâtiments. Nous voulons être prêts lorsque les réglementations émergeront.

B. S. : Les citoyens du monde restent prudents sur la capacité de leurs pays à généraliser certaines solutions dans les vingt prochaines années. Ils sont une majorité à croire en la généralisation de la production d’énergies renouvelables, du recyclage de tous les déchets pour récupérer toutes les matières, de la transformation des déchets organiques en engrais et de l’assainissement des eaux usées. En revanche, ils sont plus prudents quant à la capacité de leurs pays à généraliser l’agriculture urbaine, l’utilisation des larves d’insectes comme base alimentaire pour les animaux d’élevage ou encore la captation du CO2 dans l’atmosphère pour le stocker ou le réutiliser. Charge aux entreprises et aux acteurs publics d’en démontrer la faisabilité, l’utilité et la performance.

A. G. : D’aucuns proposent que les entreprises privées se substituent aux gouvernements. Ce n’est pas mon avis. Je pense qu’elles sont les partenaires des gouvernements pour aborder ces défis, avec la société civile. Les entreprises privées trouveront dans les politiques publiques les incitations à contribuer à la résolution des défis évoqués précédemment. Leurs capacités à innover, à se développer, pour certaines à investir, sont des relais importants de l’action publique. Ce partenariat fonctionnera d’autant mieux que les entreprises s’engageront vers un bien commun. C’est une conviction que nous partageons avec Antoine Frérot. Cette évolution est à l’origine de réformes importantes, en France et dans plusieurs pays de l’OCDE, sur le statut de l’entreprise et sa gouvernance. Ces réformes – même si elles paraissent déconnectées des sujets dont nous parlons – font aussi partie de la solution.

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