La réhabilitation des sols, un enjeu pour nourrir la planète et pour le climat

Dans un contexte de réchauffement climatique, d’accroissement démographique sans précédent, de réduction et d’appauvrissement des terres arables, l’Humanité va devoir relever un double défi : se nourrir et se loger. Deux besoins fondamentaux qui nécessitent d’une part de rendre aux sols leur santé et leur productivité, en mettant en place des pratiques culturales durables et, d’autre part, de planifier l’aménagement des villes afin de les densifier tout en exploitant leur potentiel en termes d’agriculture urbaine.
Published in the dossier of décembre 2019

Eduardo Mansur Directeur de la Division des terres et des eaux, Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO)

“L’artificialisation des sols due à l’urba- nisation représente l’une des principales menaces mondiales pour les sols. Un phénomène que l’on retrouve dans les pays développés comme dans ceux en développement.”

“Le secteur privé a un rôle très important à jouer en matière d’agriculture et de gestion durable des sols.”

Quelles solutions pourraient améliorer et préserver rapidement et durablement la qualité et la disponibilité des sols, essentielle pour nourrir 10 milliards de personnes à l’horizon 2050 ?

Eduardo Mansur : En raison de pratiques culturales non durables, beaucoup de sols à travers le monde se sont dégradés, ont vu leur productivité faiblir et, pour finir, ont été abandonnés. Mais leur réhabilitation est possible ! À la condition d’investir massivement, comme le propose notre rapport « Directives volontaires pour une gestion durable des sols ». Adopté en 2017 à l’issue d’un processus ouvert, au sein du Partenariat mondial sur les sols, il retient dix Directives — limitation de l’érosion, de la salinisation, de l’alcalinisation, de la contamination ou encore amélioration de la gestion de l’eau dans le sol — qui servent de référence et fournissent à un vaste éventail de parties prenantes engagées des recommandations générales d’ordre technique et stratégique. Évidemment, cela s’applique surtout aux sols actuellement exploités aux moyens de pratiques intensives et non-durables.

Antoine Frérot : Comme d’autres ressources naturelles, les sols sont devenus une ressource rare. Leur dégradation résulte de causes multiples et leur disparition provient pour l’essentiel de l’urbanisation, ainsi que de la montée du niveau de la mer. En 40 ans, 30 % des terres arables de la planète ont disparu. Les maux disent les remèdes : amender les sols pour maintenir leur fertilité, limiter l’expansion des villes en densifiant le bâti, développer l’agriculture urbaine qui permet de reconvertir des espaces artificialisés en terres agricoles, employer des méthodes culturales qui protègent les sols tout en accroissant leur productivité, comme la permaculture.

Outre leur dégradation, les sols cultivables se raréfient par l’extension des villes et des infrastructures, une conséquence de la pression démographique mondiale. Comment peut-on y remédier ?

E. M. : L’artificialisation des sols due à l’urbanisation représente l’une des principales menaces mondiales pour les sols. Un phénomène que l’on retrouve dans les pays développés comme dans ceux en développement. Dans la plupart des cas, les aménagements privilégiés sur les sols les plus fertiles (habitat, infrastructures industrielles…) sont réalisés sans qu’il ne soit tenu compte de leur grande valeur pour l’agriculture. Or, une fois qu’un sol est recouvert d’asphalte ou bétonné, le ramener à son état naturel relève de la gageure. D’où l’importance d’outils comme les plans d’aménagement des sols, conçus précisément pour éviter ce problème. De nombreux pays s’en sont dotés, mais leur mise en œuvre a échoué pour diverses raisons. À commencer par l’absence de volonté politique et d’instruments permettant de respecter les recommandations en matière d’occupation et de gestion des sols. Et pourtant, les options offertes aux urbanistes et aménageurs urbains sont légion, comme la réutilisation de zones déjà bâties (friches industrielles) ou l’utilisation de matériaux de couverture perméables, au lieu du béton et de l’asphalte.
En pratique, ces professionnels doivent savoir peser le pour et le contre et s’assurer que les instruments politiques sont en place pour obtenir les meilleurs résultats possible. En tenant compte bien sûr à la fois des besoins humains en matière d’urbanisation et de la préservation de l’intégrité du sol et de ses services.

A. F. : 40 % des terres cultivées se trouvent dans un rayon de 20 km autour des villes. S’il est illusoire d’arrêter l’urbanisation, on peut la freiner ou la canaliser. Comment ? En protégeant ces surfaces agricoles, dans les plans d’urbanisme, contre la concurrence de projets immobiliers plus rentables. En rendant les villes et les infrastructures plus compactes. À cette fin, notre Groupe conçoit des équipements à faible emprise au sol et construit des infrastructures souterraines, comme la station d’épuration dans le sud de la France (Marseille). Une autre solution consiste à utiliser les multiples espaces vacants de la ville, telles les toitures ou les sous-sols, pour y réintroduire l’agriculture.

Antoine Frérot PDG de Veolia

“Pour gagner la bataille du climat, il est nécessaire d’utiliser tous les puits de carbone. Les forêts sont bien connues, les sols le sont moins.”

Peut-on appliquer des solutions de restauration ou de gestion de la rareté des sols de façon identique dans le monde ? Par exemple, les pays développés disposent de technologies avancées pour pratiquer des cultures hors-sol, ce qui n’est pas le cas des pays en développement.

E. M. : Naturellement, les sols sont différents d’une zone géographique à une autre. Leur gestion est directement liée aux pratiques culturales locales, aux traditions, au cadre institutionnel et politique et à la loi du marché en vigueur. En toute logique, les directives et bonnes pratiques adoptées à travers le monde doivent être adaptées au contexte et à l’environnement locaux : savoir-faire, connaissances traditionnelles, moyens et technologies, disponibilité des matériaux…

A. F. : Cela est aussi vrai pour l’agriculture urbaine… Il en existe de multiples formes : à l’extérieur ou à l’intérieur des bâtiments ; horizontale, comme les jardins communautaires de São Paulo, ou verticale comme à New York ; manuelle comme à Addis Abeba ou automatisée comme dans les usines agricoles du Japon ; recourant aux méthodes culturales de base ou à des technologies ultra-modernes qui maximisent les rendements et minimisent les intrants… Cette grande diversité technologique permet à chaque pays, quel que soit son niveau de développement, de promouvoir l’agriculture urbaine.

Autre vertu des sols, ils sont un puits potentiel important de carbone. Quel rôle peuvent-ils jouer dans la réduction des émissions de carbone dans le monde ?

A. F. : Pour gagner la bataille du climat, il est nécessaire d’utiliser tous les puits de carbone. Les forêts sont bien connues, les sols le sont moins. Dans le cadre du projet de recherche 4 pour 1 000 mené par l’INRA (lire l'article) et auquel nous participons, un de nos objectifs est d’aider les agriculteurs à mieux gérer les sols et à accroître leur capacité à piéger le carbone. Bien entendu, au-delà des procédés destinés à capter davantage de CO2, il est indispensable de réduire les émissions de gaz à effet de serre à la source.

E. M. : Au-delà d’être un excellent vecteur d’atténuation de la pollution atmosphérique, le stockage du carbone dans le sol apporte de nombreux bénéfices écologiques : libération d’éléments nutritifs, rétention d’eau, agrégation et absorption de polluants organiques et/ou inorganiques… Sa séquestration renforce aussi d’autres services écosystémiques dérivés des sols, tels que la production agricole, l’approvisionnement en eau potable ou encore la biodiversité, en augmentant la teneur en matière organique du sol et, donc, en améliorant sa qualité. C’est par ce double usage intelligent du carbone — une séquestration optimisée dans des sols cultivés et dégradés et un apport nutritif de sols déjà riches comme les tourbières, les sols noirs, le permafrost… — que nous relèverons le défi de la compensation des émissions mondiales.

Veolia développe de nombreuses initiatives et expérimentations qui permettent une utilisation à la fois plus responsable et plus efficace des ressources naturelles et des sols. Pourriez-vous nous donner quelques exemples de vos solutions ?

A. F. : Depuis longtemps, nous fournissons des ressources renouvelables au secteur agricole pour limiter son empreinte environnementale. Ainsi nous produisons des engrais alternatifs au « tout chimique », à partir de déchets organiques
(lire l'article) dans le nord de la France (région Nord-Pas-de-Calais) ; nous recyclons les eaux usées, afin d’irriguer des cultures vivrières dans le Queensland en Australie, ce qui préserve les ressources en eau douce ; nous produisons de l’énergie verte pour l’aquaculture à Hamamatsu au Japon…
En parallèle, notre Groupe s’est lancé dans la production de protéines animales à partir de larves d’insectes. En France et en Malaisie, Veolia est partenaire de deux start-up spécialisées en entomoculture, qui élèvent des larves de mouche sur des biodéchets, afin de les transformer en huile et en farine pour l’alimentation des poissons.

Comment la FAO encourage-t-elle des pratiques plus respectueuses de l’environnement et garantes de sécurité alimentaire, telle que l’agroécologie ?

E. M. : La FAO ne préconise pas une seule approche mais bien une diversification des pratiques, qui tient compte des besoins et des spécificités locales et encourage la complémentarité des systèmes alimentaires. Nous souhaitons garder un rôle moteur dans la promotion d’approches alternatives à l’agriculture conventionnelle. L’agroécologie en est une et doit être promue sur la base des nombreuses expériences réussies à travers le monde. Il en va de même pour les cultures oubliées (cultures de couverture, en terrasse…), toutes jouant un rôle protecteur en matière de sécurité alimentaire et de nutrition et ayant peu d’impact sur l’empreinte environnementale.

Quel rôle peuvent jouer les entreprises spécialisées dans la gestion durable des ressources pour relever ces défis ?

E. M. : Le secteur privé a un rôle très important à jouer en matière d’agriculture et de gestion durable des sols. Je prends l’exemple du Code international pour l’utilisation et la gestion durables des engrais, approuvé récemment par tous les pays membres de la FAO. Conçu pour guider l’utilisation judicieuse des engrais (minéraux et organiques), il accorde en conséquence une large place à chaque acteur du secteur. C’est parce que nous aurons su motiver les industriels et entreprises à adopter des pratiques respectueuses qu’ils déclencheront les investissements nécessaires à une utilisation durable des ressources naturelles. À eux seuls, les financements privés peuvent transformer en profondeur cette démarche planétaire et aider les pays à atteindre leurs Objectifs de développement durable.

A. F. : Les entreprises privées ont un rôle à jouer dans la recherche et le développement de solutions permettant de dépolluer des sols afin de les rendre à la ville ou à l’agriculture, de pratiquer une agriculture durable et productive et de créer l’agriculture urbaine de demain qui soutiendra la sécurité alimentaire des villes.
Depuis 1990, notre Groupe a développé une expertise pour redonner une seconde vie aux sols pollués. Afin d’inventer des techniques plus performantes et moins onéreuses, il s’est engagé dans plusieurs projets de recherche pour dépolluer les sols par des micro-organismes ou par phytoremédiation.

FAO

 L’Organisation des nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) a pour objectif de contribuer à éliminer l’insécurité alimentaire dans le monde. Elle accompagne les pays membres de ses compétences et de son expérience dans leur lutte contre les défis croissants en matière de développement agricole. Naturellement, la qualité des sols et les pratiques culturales durables sont au cœur de son action. Son Groupe technique intergouvernemental sur les sols a identifié dix menaces majeures (érosion, perte de carbone organique, déséquilibre des nutriments, pollution, acidification, salinisation, imperméabilisation, perte de biodiversité, tassement, engorgement) qui nuisent à la qualité et à la santé des sols et entraînent leur dégradation. Ces menaces sont directement liées aux activités humaines, principalement à la gestion non durable des sols. Par exemple, l’agriculture intensive, qui nécessite d’importants apports de produits agrochimiques et des équipements lourds. Autant de facteurs accélérateurs de pollution, d’érosion, de perte de carbone organique et de biodiversité, de déséquilibre en éléments nutritifs… réduisant sévèrement la capacité du sol à produire de la nourriture de manière durable.

 

Pour en savoir plus :

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