Quelles opportunités pour construire la nouvelle économie des plastiques ?

Quelles opportunités pour construire la nouvelle économie des plastiques ?

Rencontre : Bernard Harambillet, Karl-H. Foerster et Laurent Vallée.

L’Union européenne a fixé pour 20301 des objectifs ambitieux de réutilisation et de recyclage de l’ensemble des emballages plastiques. Alors que, depuis les années 1950, la consommation de matière vierge a explosé, nous devons aujourd’hui transformer profondément nos pratiques de consommation et de production. Pour faire émerger cette nouvelle économie des plastiques, chacun a un rôle à jouer, et notamment les entreprises.

Bernard Harambillet Directeur général de l’activité Recyclage et Valorisation des Déchets de Veolia en France

Bernard Harambillet

“Le plus important, c’est le choc de la demande. Il faut mettre en place une véritable politique de la demande en plastiques recyclés.”

“C’est en mettant en commun les synergies et les actions de toute la chaîne de valeur que nous réussirons le défi du recyclage du plastique.”

Une prise de conscience générale de la pollution plastique est désormais à l’oeuvre. En quoi estimez-vous avoir un rôle à jouer ?

Bernard Harambillet : Que cette prise de conscience soit à l’oeuvre, c’est essentiel. Mais le plus important reste l’action. Chez Veolia, et en particulier au sein de l’activité Recyclage et Valorisation des Déchets, le premier travail consiste à limiter la production de déchets et notamment de déchets plastiques. Nous conseillons nos clients en ce sens. Nous les accompagnons dans leurs opérations de collecte et de tri. Nous intervenons aussi dans la préparation de la matière recyclée pour lui donner une nouvelle vie. En 2018 plus particulièrement, nous développons des collectes innovantes, digitales et participatives qui récompensent les citoyens, de plus en plus engagés, nous portons nos efforts sur le renforcement de notre capacité à transformer des plastiques en matière première recyclée, et sur la création de boucles d’économie circulaire avec des industriels, eux aussi de plus en plus impliqués.

Laurent Vallée : La pollution plastique est un enjeu collectif. C’est tous ensemble, acteurs de la chaîne – producteurs de plastique, distributeurs, mais aussi industriels, transformateurs comme Veolia, collectivités et citoyens –, que nous devons nous saisir de l’urgence de la situation des plastiques sur la planète. En tant que distributeur au sein de cette chaîne complexe, notre rôle consiste à répondre aux attentes de nos clients, dont la prise de conscience se diffuse de plus en plus rapidement. Nous travaillons donc activement avec nos fournisseurs, et notamment ceux de nos marques propres, afin qu’ils nous proposent des emballages améliorés qui se recyclent ou se dégradent. Nous mettons également à profit notre contact direct avec nos clients pour les sensibiliser aux enjeux des emballages.

Karl-H. Foerster : La maîtrise de l’impact du plastique sur l’environnement commence dès le début de la chaîne. C’est pourquoi nous centrons nos efforts sur les pertes potentielles des granulés plastiques provenant de la pré-production du secteur. Nous avons également conçu le programme Operation Clean Sweep® pour éviter leur fuite lors de leur manipulation par les différents acteurs de la filière plastique et leur dissémination dans le milieu aquatique. Anvers est ainsi le premier port d’Europe à avoir adhéré à ce programme, en ouvrant en 2017 une plateforme consultative consacrée à l’initiative Zéro Perte de Granulés (Zero Pellet Loss). Les déchets plastiques n’ont pas leur place dans l’environnement, et la pollution des océans est un enjeu d’envergure planétaire qui nécessite de trouver une solution internationale globale. C’est pourquoi les producteurs européens de matière plastique, que nous représentons, se sont engagés dans des initiatives telles que le programme Marine Litter Solutions visant à réduire les effets de la pollution dans les océans, en partenariat avec le World Plastics Council et la Global Plastics Alliance.

Karl-H. Foerster Directeur général de PlasticsEurope

Karl-H. Foerster

“Les déchets plastiques n’ont pas leur place dans l’environnement, et la pollution des océans est un enjeu d’envergure planétaire qui nécessite de trouver une solution internationale globale.”

Dans ce nouveau contexte, quels sont les leviers qui permettraient de refonder l’économie du plastique ?

L. V. : L’un des leviers fondamentaux serait d’intégrer les externalités négatives du plastique, comme les emballages, au coût complet du produit final. La taxation incitative est un sujet majeur mais difficile à mettre en oeuvre. Or, elle pourrait favoriser l’utilisation de plastique recyclé et de matières alternatives. Un autre levier est la collaboration nécessaire entre les différents acteurs de la chaîne pour innover et convertir une économie linéaire en une économie circulaire.

K.-H. F. : C’est dans cette optique et afin d’accélérer la performance du recyclage chimique et mécanique que nous avons établi trois plateformes européennes : Vinyl Circular Solutions (VCS), Polyolefin Circular Economy Platform (PCEP) et Styrenics Circular Solutions (SCS). Chacune se concentre sur un plastique en particulier, car il n’y a pas de solution unique. Par ailleurs, l’éco-conception va également jouer un rôle significatif dans l’utilisation durable des ressources. En travaillant sur la réutilisation et le recyclage du plastique, nous obtiendrons un plastique recyclé de meilleure qualité qui bénéficiera ainsi d’une utilisation élargie.

B. H. : Le premier levier est politique. L’annonce faite de « tendre vers 100 % de plastiques recyclés en 2025 » positionne clairement la France dans un objectif politique très ambitieux, le pourcentage actuel étant de 22 %, loin derrière la moyenne européenne de 41 %2. Pour augmenter ce taux, des mesures comme l’extension des consignes de tri à tous les plastiques sont en cours d’application. Elles donneront la possibilité à tous les Français de jeter dans la poubelle dédiée aux déchets recyclables l’ensemble des déchets plastiques, y compris ceux pour lesquels même les meilleurs trieurs se posaient des questions, comme les pots de yaourt et les barquettes. Cette extension, conjuguée à la modernisation des centres de tri, va permettre de trier et donc de recycler davantage de plastiques.
Le second levier, le plus important, c’est le choc de la demande. Il faut mettre en place une véritable politique de la demande en plastiques recyclés. Une cinquantaine d’industriels ont déjà pris des engagements volontaires en annonçant une incorporation de 275 000 tonnes supplémentaires de résines recyclées dans leurs produits d’ici à 2025. Elle viendrait s’ajouter aux 300 000 tonnes déjà incorporées. C’est un engagement conséquent et encourageant, mais il y a encore beaucoup à faire au regard des 3,6 millions de tonnes de plastiques mises sur le marché chaque année en France.

Laurent Vallée Secrétaire général du Groupe Carrefour

Laurent Vallée

“L’un des leviers fondamentaux serait d’intégrer les externalités négatives du plastique, comme les emballages, au coût complet du produit final.”

En quoi cette nouvelle économie constitue-t-elle un enjeu environnemental majeur ?

B. H. : Parce qu’elle devient plus circulaire, elle répond à l’urgence à laquelle nous faisons face au quotidien de limiter l’impact de nos activités – exploitation, production, consommation – sur l’environnement. Je pense aux millions de tonnes de plastiques qui se retrouvent dans la nature et menacent gravement nos écosystèmes, notamment le milieu marin. Chaque année d’après l’ONU, près de 320 millions de tonnes de plastiques sont produites dans le monde et 8 millions de tonnes finissent dans les océans, soit l’équivalent du poids de 800 tours Eiffel. Personne n’est insensible aux images de plus en plus nombreuses et révoltantes qui témoignent de ce que nous faisons subir à la faune et à la flore de notre planète.

K.-H. F. : Ce défi est majeur car, en tendance, la production de plastique devrait quadrupler d’ici à 2050 sous l’effet de l’augmentation de la population mondiale. Il est donc urgent de trouver des solutions.

Quels freins empêchent l’avènement d’une réelle économie circulaire du plastique ?

K.-H. F. : Actuellement, les États membres de l’UE présentent d’importantes disparités en matière d’infrastructures de recyclage et de soutien financier pour les moderniser. Or, nous avons besoin d’un engagement fort de la part des autorités publiques à tous les niveaux, européen, national et local, y compris l’adoption de cadres réglementaires appropriés et l’investissement public adéquat. Immanquablement, ce contexte freine l’évolution du taux de collecte des produits plastiques au profit de leur mise en décharge, qui concerne encore 27,3 % des déchets plastiques2. Même si la situation s’améliore dans de nombreux pays européens, la mise en décharge reste la première ou la seconde option de traitement pour les déchets plastiques. On ne peut en rester là : PlasticsEurope soutient un objectif de « zéro plastique en décharge » et de valorisation de 100 % des déchets de plastique.

L. V. : Un autre frein est le retard pris en matière d’éco-conception des produits – dont les emballages –, éco-conception que nous devons généraliser. Les industriels ne pourront bientôt plus lancer sur le marché un produit dont la recyclabilité ne peut être garantie ou, plus exactement, le particulier ne l’achètera plus. Penser la recyclabilité effective d’un produit avant sa mise sur le marché va devenir la règle.

Une stratégie plastique ambitieuse

La stratégie européenne sur les matières plastiques dans une économie circulaire, adoptée le 16 janvier 2018, vise à modifier la manière dont les produits en plastique sont conçus, fabriqués, utilisés et recyclés dans l’Union. Elle appelle à l’adoption de règles harmonisées entre tous les États membres et insiste sur la nécessité de restreindre la mise en décharge des déchets plastiques.

B. H. : On ne pourra effectivement plus se contenter de se préoccuper de la recyclabilité d’un produit uniquement au moment où il devient un déchet. Les choses changent : en témoigne notamment notre démarche de recherche et développement menée en partenariat avec PV Cycle sur le recyclage et la valorisation des panneaux photovoltaïques, qui contiennent une part de matière plastique. Pour autant, le principal frein reste celui de la demande de plastiques recyclés, actuellement beaucoup trop faible. Il s’agit notamment de rassurer les industriels sur les qualités techniques des plastiques recyclés et, comme pour tous les plastiques, sur leurs impacts sanitaires éventuels. Autre frein majeur, celui de la dimension internationale de la pollution plastique : la solution ne dépend pas d’un seul pays. La volonté de Veolia est bien d’apporter des solutions à l’échelle du globe en accompagnant les grands industriels comme les populations locales. Au niveau du Groupe, nous avons l’ambition de structurer une filière industrielle de recyclage et de valorisation. Concrètement pour Veolia, l’objectif est de quintupler notre chiffre d’affaires dans le recyclage des plastiques d’ici à 2025, de 200 millions à 1 milliard d’euros.

Quelles mesures encouragez-vous pour atteindre les objectifs européens sur le plastique ?

B. H. : Nous pouvons transformer d’importantes quantités de plastique pour qu’il soit réintégré aux processus de production. La solution existe. Mais si nous prenons l’objectif du gouvernement français de 100 % de plastiques recyclés et valorisés à horizon 2025, il est indispensable d’augmenter la collecte des déchets plastiques, de soutenir les investissements nécessaires dans l’outil industriel – environ 2 milliards d’euros – et de définir les mécanismes économiques incitatifs et le cadre réglementaire afin de soutenir la compétitivité des plastiques recyclés.

K.-H. F. : Notre association propose le Plastics 2030 Voluntary Commitment, qui porte à la fois des cibles ambitieuses et des initiatives à mettre en oeuvre d’ici à 2030. Ce plan se concentre sur la réduction des pertes de plastiques dans l’environnement, l’amélioration de l’efficacité des ressources et une meilleure circularité des emballages plastiques. Comme évoqué plus haut, notre objectif est d’atteindre 100 % de réutilisation, de recyclage et de valorisation de l’ensemble des emballages plastiques d’ici à 2040 pour l’Europe des 28, ainsi que la Norvège et la Suisse. Avec l’ambition d’atteindre un taux de 60 % d’emballages plastiques réutilisés ou recyclés dès 2030.

L. V. : Carrefour ambitionne d’utiliser 100 % d’emballages recyclables, réutilisables ou compostables pour ses produits d’ici à 2025. Cela suppose un échange avec nos fournisseurs sur le long terme et des logiques de partenariat avec des transformateurs comme Veolia.

Comment accompagnez-vous les citoyens, les collectivités, les industriels et les distributeurs dans la mise en place de pratiques et de technologies en faveur d’une utilisation circulaire du plastique ?

L. V. : En 2013, nous avons initié la reproduction de pictogrammes sur tous les produits des marques Carrefour. Cela a simplifié la lecture de l’information, permettant ainsi à tous de trier plus facilement, favorisant une collecte de qualité et réduisant la mise en décharge de produits pouvant être valorisés.

B. H. : Nous nous rapprochons par exemple de start-up qui sensibilisent les citoyens aux enjeux du recyclage du plastique. Ainsi, nous sommes partenaire de la start-up Yoyo, une plateforme collaborative qui propose une rétribution du geste de tri à des volontaires organisés au sein d’un réseau. Son objectif est de doubler le taux de recyclage du plastique PET en France, actuellement inférieur à 35 %, notamment dans les grandes villes. Sur les premières expérimentations à Bordeaux et Lyon, la communauté Yoyo affiche des performances de tri deux fois supérieures à la moyenne nationale. C’est en mettant en commun les synergies et les actions de toute la chaîne de valeur que nous réussirons le défi du recyclage du plastique.

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1.Source : Une stratégie européenne sur les matières plastiques dans une économie circulaire
2. Source : Plastics - the Facts 2017, PlasticsEurope

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