Recycleurs de Manille, une population fragile et exposée

Recycleurs de Manille, une population fragile et exposée

Dans certaines régions du monde, le démantèlement des équipements électriques et électroniques hors d’usage est une source de revenus pour les plus démunis. Ils en extraient les métaux à haute valeur ajoutée pour les vendre au meilleur prix. Au détriment de leur santé et de l’environnement. Retour sur un partenariat exemplaire entre Médecins du Monde et la fondation Veolia.

Françoise Weber, VERBATIM

Ancienne dirigeante de Triade Electronique, actuellement responsable des filières « responsabilité élargie du producteur » au sein de l’activité Recyclage & Valorisation des Déchets de Veolia en France, marraine du partenariat avec MDM

 

« Quand l’équipe de la Fondation m’a sollicitée au sujet d’une problématique sanitaire aux Philippines et quand j’ai su que ce partenariat comportait, outre le volet financier, un mécénat de compétences, j’ai tout de suite donné mon accord. Nous sommes des experts du traitement des déchets d’équipements électriques et électroniques et le projet s’attaquait à un sujet souvent laissé de côté : celui du recyclage des déchets solides toxiques dans les pays en développement. L’apport technique de Veolia a permis à ce programme pilote novateur et pertinent d’aboutir. Nous avons envoyé sur le terrain deux volontaires aux profils complémentaires, Rémi Bouvier, responsable technique et Eric Wascheul, pour une approche plus « filière ». L’équipe de Médecins du Monde et ce binôme d’experts ont accompli alors un travail de terrain solidaire et responsable. Transférer nos compétences dans le cadre d’une mission d’aide au développement de long terme ne fait qu’enrichir nos expériences. Et cela profite à toute l’entreprise !

Non traités, les déchets d’équipements électriques et électroniques libèrent des substances chimiques dangereuses pour la santé. Elles s’infiltrent dans le sol et contaminent les eaux qui se trouvent à proximité. C’est pourquoi le traitement de ces déchets est réglementé* dans de nombreux pays partout dans le monde. Mais en réalité, la croissance exponentielle des volumes, notamment dans le Sud-Est asiatique,  dépasse de beaucoup les capacités de traitement actuelles des pays de la zone. Une partie de ces déchets est donc prise en charge par le secteur informel, constituant une source de revenus pour les plus défavorisés. En 2012, Médecins du Monde (MDM) a lancé à Manille un programme pilote en faveur de cette population urbaine particulièrement exposée.

Barangays et recycleurs

Durant la phase exploratoire du programme, Médecins du Monde a identifié 700 recycleurs, soit plus d’une centaine de familles réparties dans quatre barangays (quartiers) de Manille. Un an après le lancement du programme, une première association de travailleurs informels était créée. Quatre ans plus tard, grâce à MDM, trois autres associations ont vu le jour, une dans chaque barangay.

« En fédérant des communautés, notre objectif était de faire en sorte qu’à terme, cette population puisse se prendre en main, se former au traitement des déchets, savoir travailler en toute sécurité pour à la fois vivre et en vivre plus décemment » explique Guillaume Fauvel, le référent associatif de cette mission et responsable du groupe « Santé et Environnement » de Médecins du Monde (Lire son interview).

Depuis l’origine, le programme prend en compte les deux dimensions sanitaire et environnementale : « L’une ne peut pas être dissociée de l’autre, souligne-t-il, ce qui n’allait pas de soi au moment de trouver de nouveaux partenaires. La vocation première de MDM est plutôt d’apporter de l’aide humanitaire sanitaire et médicale, et moins de traiter les aspects très techniques de recyclage de ces déchets pouvant impacter l’environnement. Une fois le débat tranché et le projet validé par nos instances internes, nous avons pu aller à la recherche de partenaires expérimentés dans le domaine du traitement des déchets. Nous nous devions d’avoir un programme global afin de trouver des réponses durables » confie Guillaume Fauvel.
 


Recycleurs de Manille

Recycleurs de Manille


Recycleurs de Manille

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Recycleurs de Manille

Recycleurs de Manille


Recycleurs de Manille

Recycleurs de Manille


Recycleurs de Manille

Recycleurs de Manille


Recycleurs de Manille

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THIBAUT CONSTANT, VERBATIM

« La mission d’évaluation finale réalisée en novembre 2016 sur le terrain nous a convaincu de poursuivre notre partenariat avec MDM sur des problématiques élargies. Ainsi en juillet 2017 trois volontaires issus des métiers du Groupe, (eau assainissement, déchets, air) m’ont accompagnés à Manille pour une mission exploratoire sur de nouveaux enjeux environnementaux notamment la pollution de l’air dans les barangays. »

La fondation Veolia et MDM, un partenariat complémentaire

La fondation Veolia, reconnue dans le monde entier, est donc sollicitée suite à cette première phase exploratoire.  Outre un soutien financier, Médecins du Monde exprime le besoin d’un apport en compétences concernant le recyclage des déchets électriques et électroniques (D3E). En s’appuyant sur le savoir-faire de sa filiale Triade électronique, spécialisée dans le recyclage et la valorisation de ces déchets, les experts volontaires de la Fondation analysent alors les conditions de travail des recycleurs puis identifient les risques auxquels ils s’exposent.

Françoise Weber, marraine du projet chez Veolia témoigne : « Les recycleurs informels sont soumis à deux types de risques : ceux mécaniques par coupures et projections de métaux et ceux d’intoxication liée aux métaux, qu’elle soit directe ou indirecte lorsqu’ils se répandent dans l’environnement ou dans l’eau que les recycleurs et leurs familles consomment. »

Durant les trois années de partenariat, la fondation Veolia, en organisant des missions sur site, forment les travailleurs communautaires de MDM aux risques liés à l’activité de démantèlement et propose des solutions techniques adaptées au contexte des barangays. Elle finance également des équipements individuels de protection destinés aux associations communautaires. Elle s’assure enfin, auprès de ces travailleurs,  de l’acquisition des compétences et des enseignements mis à leur disposition.

Le programme pilote de réduction des risques sanitaires et environnementaux a pris fin en janvier 2017. Pour Guillaume Fauvel, l’un des objectifs de départ, à savoir la capacité de la population à s’organiser elle-même, a été atteint : « Les recycleurs que nous avons accompagnés, aujourd’hui organisés en associations communautaires, sont devenus des interlocuteurs crédibles auprès des autorités locales. C’est un cheminement personnel extraordinaire  qu’ils ont su accomplir en quelques années seulement. » 

* Les déchets électriques et électroniques (D3E) sont considérés comme déchets dangereux. Les Philippines ont signé et ratifié la Convention de Bâle sur les mouvements transfrontières de déchets dangereux. Le décret présidentiel (PD 1152) et le Republic ACT (RA 6969 constitue le cadre légal de gestion de ces déchets aux Philippines. Plus récemment, le Clean Air Act (Act No 8749) et le Philippine Ecological Solid Waste Management – ACT No.9003, interdiction de brûler les câbles) encadrent plus fortement cette activité.
** Boris Martin, « Dismantlers of Manilla : health as the engine of change », Humanitaire (en ligne), 38 / 2014, mis en ligne le 19 septembre 2014. Consulté le 28/09/17 URL : http/humanitaire.revues.org/3032

 

Chiffres clés : PHILIPPINES

- Téléphones mobiles en circulation : 119,21 millions
(Source Philippine Dairy Inquirer, Avril 2017, Trash talk : old gadgets toxic as waste, Kirstine Ange Sabillo)

- Volume des déchets électroniques : 127 000 tonnes
(source United Nations University, Global e-waste report, 2013)

- Capacité de traitement des déchets :
14 usines de traitement des déchets sont opérationnelles (Treatment, Storage and Disposal Facilities, TSDF). 2 d’entre elles sont capables de traiter les D3E.
(Source Boris Martin, « Dismantlers of Manilla : health as the engine of change », Humanitaire (en ligne), 38 / 2014, mis en ligne le 19 septembre 2014. URL : http/humanitaire.revues.org/3032)

- Médecins du Monde :
Encadrer les Recycleurs (2012- janvier 2017). Identification et formation de 766 démanteleurs. Formation de 50 agents de santé (dont 1 médecin et 3 infirmières), 508 sessions de modules de formation aux normes de la Commission électrotechnique internationale.

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